Chroniques JMR-Alma

Par Pierrette Guay Depuis le début du programme Je me raconte , une trentaine de participants ont publié leurs souvenirs et ont laissé une trace de leur vie à leurs proches. Leurs publications sont remplies d’anecdotes qui, bien qu’elles leur soient personnelles, rejoignent les souvenirs de plusieurs d’entre nous. Voici quelques souvenirs de la fête de Noël.

Chroniques JMR-Trois-Rivières

Nicole Gélinas, Luc Béraud et Jean- Marie Lamothe de JMR /Trois- Rivières signent une chronique dans la revue Héritage de la Société de Généalogie du grand Trois-Rivières .
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À mon époque, nous devions surtout nous priver de sucreries et de desserts pendant les 40 jours de pénitence du carême ainsi que faire, "maigre- jeûne"1 le Vendredi saint 2. Lorsque nous demeurions au village, nous suivions davantage ces coutumes, mais après être allés demeurer sur la ferme dans le grand rang nord, nous le faisons de moins en moins. Nous prenions de l’âge, la famille s’agrandissait et nos parents étaient de plus en plus occupés, voire débordés. Parfois notre père nous reprochait de ne pas assez (suffisamment) faire carême : "Vous êtes rendu que vous mangez du chocolat tous les dimanches, même durant le carême". Nous lui répondions : "Mais papa c’est toi qui nous en achète en revenant de la messe". Il avouait piteusement : "Ben oui… je l’sais… j’y pense pas". C’est qu’il avait pris l’habitude des gâteries du dimanche dès son plus jeune âge, ce qui était rare à son époque, mais comme il était le petit 17e…
Le Vendredi saint, nous mangions surtout des omelettes et des "binnes" (beans : fèves) au "lard"… Était-ce vraiment ça faire "maigre- jeûne"? Comme nos parents présentaient le menu comme étant une pénitence, certains rechignaient d’avance. Ils nous répondaient que dans leur temps c’était "ben plusse pire"3, ils ne mangeaient que du pain sec 4 et de l’eau. 1- Maigre et jeûne : Jeûner de viande, surtout grasse comme le porc. Le poisson et les œufs étaient accepté, mais le jeûne le plus strict était préférable, soit un peu de pain sec et de l’eau. 2-Jour de crucifixion de Jésus 3- Nous les enfants utilisions cette expression, mais ma mère nous reprenait constamment en nous expliquant qu’on ne peut ajouter "plus" à pire. Mais nous tenions à ajouter un degré au mot pire. 4 -Souvent pesé, je crois que c’était 4 onces. Dans ma tête d’enfant, je trouvais ça bien stupide de prendre le temps de faire sécher du pain avant de le manger. C’était déjà un menu pas facile à avaler, avait-on vraiment besoin d’en rajouter 5. .. Plus tard, nos parents nous avouèrent qu’eux avaient été assez gâtés pour ne pas manger de ce pain-là. Tandis que pour bien d’autres gens par contre…. Nous les enfants aimions beaucoup manger du pain, mais certains d’entre- nous n’aimaient pas les croûtes, ce qui finit par frustrer les autres. La coutume s’est donc vite répandue. Ainsi nous ne mangions ni la première ni la dernière tranche du morceau 6 de pain. Nous avions toujours eu du pain tranché "acheté "7 puisque mon père avait longtemps travaillé à la boulangerie de son frère Léon et ensuite de son frère Henri, avant d’avoir sa ferme. Et afin de ne pas nous faire prendre, nous cachions ces croûtes minutieusement sous une bonne dizaine d’autres pains, dans l’armoire à pain. Puis un Vendredi saint, notre mère décida de suivre la règle à la lettre. Elle sortit toutes les croûtes sèches accumulées au fond de l’armoire et déclara : "Aujourd’hui pour faire maigre-jeûne, vous allez manger du pain sec". Voilà que je pensais enfin découvrir les vraies raisons de cette coutume étrange, nous n’étions donc pas les premiers à avoir usé de ce stratagème. Nous étions tous horrifiés à l’idée du repas qui nous attendait, car nous avions encore moins envie de manger ces tranches-croûtes plusieurs jours plus tard… 5- À moins que l’astuce soit que le pain sec pèse moins que le frais, donc on obtient une portion plus généreuse… enfin si on peut dire. 6- Morceau = un pain entier 7 -Appelé aussi « pain du boulanger », on achetait environ une dizaine de pains, 2 fois par semaine. Ma mère s’exécuta. Elle les aligna toutes sous le grill du four et nous les servis dorées avec une bonne couche de beurre fondant, et une tasse de cocoa 8 chaud. C’était franchement… délicieux! Mais était-ce vraiment ça, faire "maigre-jeûne"? Puis notre mère nous expliqua que lorsque quelques uns de nous avaient commencé à ne plus manger les croûtes, elle et mon père les mangeaient. Mais quand nous nous sommes presque tous mis à faire de même, ils ne suffirent plus à la tâche. C’est donc après avoir découvert notre fameuse cachette, qu’elle décida d’agir. Elle nous dit que c’était péché de gaspiller du manger alors que tant de gens en manquaient. Je crois que c’est l’une des rares fois qu’elle nous fit un repas du Vendredi saint, puisqu’elle l’oubliait toujours. Notre mère était lunatique 9. Notre père lui en faisait d’ailleurs durement le reproche : "J’peux pas croire que tu puisses oublier une affaire grave de même, tu vas finir par en faire des païens 10 !" Et notre mère de lui répondre : "Puisque tu es si fin, toé, tu le feras le repas du Vendredi saint!". Donc l’année suivante, lorsque approcha la semaine sainte, notre père nous avertit : "Vous allez voir que cette année, vous allez faire maigre jeûne, moé j’vas y voir!". 8- Cacao mais nous disions cocoa (terme anglais) : chocolat en poudre qui se dissous dans l’eau ou/et lait chaud, contrairement au Quik (arrivé plus tard) chocolat en poudre, sucré et se dissout dans le lait froid. 9- Lunatique dans le sens d’être dans la lune; distrait, perdu dans ses pensées; mais aussi le vrai sens de lunatique : adjectif : dont l’humeur change souvent; et synonymes : capricieux (imprévisible), changeant, fantasque (fantaisies bizarres), versatile. 10- Terme ayant à l'origine une connotation péjorative ("pagus" village, "paganus" paysan, pratiquant des religions polythéistes (plusieurs dieux) de l'Antiquité) utilisé par l'église chrétienne pour décrédibiliser les anciennes croyances. Il faut dire que notre mère perdait souvent la notion du temps, trop concentrée sur une tâche. Elle était toujours étonnée de nous voir arriver pour dîner: "Comment vous êtes pas déjà arrivés, vous venez juste de partir?" Disions que nous étions vite les seconds étonnés... Notre père s’est donc de plus en plus occupé du repas du midi, interrompant même ses travaux de ferme pour se mettre aux chaudrons. Ce qui fâchait bien notre mère lorsqu’elle le voyait arriver: "Si t’étais pas venu, j’y aurais pensé tu (toute) seule!" Puis vint le jour " J" ou plutôt le jour " Vs" (Vendredi saint). Nous sommes arrivés de l’école en trombe, à celui qui gagnera la course pour entrer le premier. Comme nous avions très peu de temps pour dîner puisque nous voyagions en autobus, nous nous sommes immédiatement mis à manger. Tout à coup, étonnée, j’ai demandé à mon père: "Asteure 11 le Vendredi saint on a le droit de manger du rôti de porc avec des patates jaunes?". Il s’écria : "CALVERRE 12! j’ai complètement oublié…" Vitement (et il était très vite) il nous arracha nos assiettes! Puis se ravisa : "Bof… continuez, c’est pas de votre faute, c’est de la mienne". Notre mère rigolait. Outré, il lui lança: "Tu me voyais fére (faire) pis t’as rien dit?" Elle se justifia : "Ben j’y ai pas pensé moé non plus!". Notre père et notre mère étaient lunatiques. Mais la question demeurait entière, était- ce vraiment ça, faire "maigre-jeûne"? Car tous les mets servis étaient loin de représenter une pénitence pour nous. Au contraire, nous les trouvions très bons et regrettions de n’en manger que trop rarement : tartos 13 , crêpes, binnes, omelettes, patates fricassées, etc. 1 1- Parce que les coutumes religieuses avaient commencé à connaître beauc Asteure : à cette heure, maintenant) 12- Juron de "Calvaire": Lieu où Jésus de Nazareth fut crucifié selon les évangiles, une croix en monument 13 -Crêpes ou galettes faites de farine de sarrasin, aussi appelées ployes à d’autres endroits Je voyais mal qu’est ce qu’il pouvait y avoir de maigre et de jeûne là-dedans, puisqu’ils étaient généreusement agrémentés de lard, de beurre, de mélasse, de cassonade, et parfois même de sirop d’érable 14. Et en plus, nous pouvions en manger à satiété. C’est qu’il fallait bien compenser pour le grand sacrifice… Plus tard, nous ne faisions plus beaucoup de cas de cette coutume religieuse. Comme nous n’étions pas très portés sur la viande, la venue des pâtes Catelli nous apporta deux de nos mets préférés, du macaroni et du spaghetti, au jus de tomates. Pouvait-il y avoir plus maigre-jeûne que ça? Quoique nous aimions ça avec beaucoup de beurre… Puis nous ne pensions pas souvent à faire adonner ces mets au jour du Vendredi saint. Nous étions lunatiques 15 . Le contraire eût été surprenant." Bon sang ne saurait mentir" ! 14- Il n’y avait pas d’érables à sucre dans notre région, sans doute à cause du climat, ce qui en faisait un aliment plus rare et plus cher. 15-C’est le qualificatif que maman nous rapportait lorsqu’elle revenait de signer nos bulletins. "Toutes vos maîtresses (institutrices, professeurs) m’ont dit : "Il ou elle est dans la lune"!"
Carole Gagnon, 2011 Animatrrice, Dolbeau-Mistassini
Le carême
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